Leçons tirées de la transition mondiale vers la réutilisation de l’eau
En bref
La définition de la sécurité de l’approvisionnement en eau s’est élargie avec le temps. La base n’a pas changé : la disponibilité, la qualité et la durabilité des ressources en eau sont importantes, tout comme la quantité et une répartition équitable demeurent essentielles. Toutefois, la résilience est devenue la mesure la plus importante. Alors que les répercussions climatiques s’intensifient et que la demande croît, la réutilisation de l’eau a un grand rôle à jouer dans le maintien de la sécurité de l’approvisionnement en eau à l’avenir.
Le présent article étudie l’influence de la réutilisation sur les infrastructures et les politiques en eau des différentes régions, les voies qu’elle crée pour résoudre les défis ainsi que le passage de la résistance du public à l’acceptation du projet.
La réutilisation est la clé de la sécurité de l’approvisionnement en eau
La pression qu’exercent les changements climatiques, la croissance de la population, l’urbanisation rapide et les infrastructures vieillissantes a modifié les besoins du secteur de l’eau.
La disponibilité et la qualité des ressources en eau font l’objet de tests dans toutes les régions. Les endroits subissant un stress hydrique sont souvent des villes côtières confrontées à un problème de densité de population et de changements climatiques.
Surmonter ces défis exige trois approches générales : la conservation, la réutilisation et le dessalement. De ces trois approches, la réutilisation n’est plus une option marginale. Elle se trouve maintenant au cœur de la planification à long terme. La Banque mondiale estime qu’un investissement allant jusqu’à 340 milliards de dollars américains est nécessaire pour mettre la réutilisation à l’échelle d’ici 2040, ce qui reflète l’urgence et l’importance de ce défi.
La réutilisation ne fait pas qu’augmenter l’approvisionnement. Elle améliore la résilience au climat, appuie le développement économique et réduit la dépendance à l’eau importée. Elle peut favoriser la circulation des ressources et contribuer à un bilan hydrique positif, en restituant davantage d’eau à l’environnement que nous n’en prélevons. Cette approche est également harmonisée aux objectifs mondiaux, ou plus précisément à l’Objectif de développement durable 6 des Nations Unies qui vise l’amélioration de la qualité de l’eau, un prélèvement durable et un approvisionnement en eau douce ainsi qu’une coopération internationale en matière de réutilisation.
Cinq transitions ont déjà commencé pour assurer cette approche :
- Évaluation adéquate de la valeur de l’eau potable et établissement de son prix pour qu’il reflète son coût réel
- Priorité accordée aux applications de grande valeur en dirigeant l’eau récupérée vers les endroits qui en profiteront le plus
- Normalisation de la création et de l’utilisation de « nouvelle » eau, ce qui change la perception du public dans le but d’accepter l’eau traitée comme étant sécuritaire et fiable
- Progression des approches programmatiques et fondées sur une plateforme en construisant des systèmes intégrés au lieu de projets isolés
- Utilisation de l’innovation et du financement privés en intégrant des investissements commerciaux et de nouvelles technologies.
Ces transitions influencent les décisions liées aux infrastructures dans les villes où l’insécurité de l’approvisionnement en eau augmente rapidement et n’est plus un risque hypothétique futur.
La confiance est à la base de chaque programme de réutilisation
La réutilisation est une réalisation technique impressionnante, mais la technologie et les investissements n’offriront aucun résultat sans l’adhésion de la communauté.
Il faut établir un lien de confiance avant de lancer la construction des infrastructures. Les organismes qui mettent sur pied des initiatives de réutilisation doivent d’abord avoir une bonne réputation auprès des communautés et être transparents. Les programmes connaissant le plus de succès sont ceux où la communauté perçoit déjà l’organisme comme étant réactif, engagé et, surtout, crédible.
La sensibilisation joue un rôle central dans l’établissement d’un lien de confiance. Permettre aux communautés de voir le fonctionnement de ces technologies dans des installations de démonstration, ainsi qu’assurer une communication claire au sujet des procédés de traitement sont nécessaires pour obtenir l’acceptation. Ces installations servent aussi à autre chose qu’à la sensibilisation du public; elles appuient la formation technique et l’engagement général des parties prenantes. De plus, mobiliser des spécialistes externes ajoute de la crédibilité et renforce la science derrière les systèmes.
La terminologie est également importante. Aux États-Unis, l’expression « eau pure » est devenue une étiquette de confiance, alors que « eau recyclée purifiée » gagne en popularité en Australie. Ces conventions d’appellation sont des choix délibérés qui aident à influencer la perception et à développer l’acceptation.
Les organismes de réglementation, les élus et élues ainsi que les partenaires de l’industrie doivent tous et toutes être sur la même longueur d’onde. Des objectifs stratégiques clairs et une terminologie uniforme aident à créer une compréhension commune de la signification de la réutilisation et de son importance, alors que des conseils d’experts et d’expertes solidifient cette base.
Différentes régions, même défi
La réutilisation de l’eau revêt un visage différent selon l’emplacement. Toutefois, le défi sous-jacent, soit la sécurité de l’approvisionnement en eau pour le futur, est commun.
Aux États-Unis, la réutilisation indirecte de l’eau potable est le modèle dominant. Des projets comme celui d’augmentation de l’eau de surface du comté de San Diego et le système de réalimentation des nappes souterraines d’Orange County sont d’excellents exemples de la manière d’augmenter progressivement la réutilisation de l’eau de manière fiable et efficace. Plus récemment, l’approche de réutilisation directe de l’eau potable gagne en popularité, alors que les États comme l’Arizona et la Californie adoptent des lois qui l’appuient. Au cours des sécheresses des deux dernières décennies, les États-Unis se sont fortement appuyés sur la réutilisation de l’eau potable comme première intervention.
De l’autre côté de la planète, l’Australie a choisi un chemin différent. Pendant la sécheresse du millénaire, le dessalement de l’eau de mer est devenu la stratégie principale. Toutefois, la réutilisation gagne tranquillement du terrain grâce à des projets phares comme celui de l’eau recyclée du Western Corridor dans le Queensland et celui de réalimentation des nappes souterraines de Perth. Ces projets démontrent la viabilité d’autres solutions d’approvisionnement en eau.
Pour sa part, Singapour a opté pour une autre solution. En raison des espaces limités et de l’absence d’aquifère naturel, le pays n’avait pas vraiment le choix d’innover. La décision audacieuse d’investir lourdement dans NEWater, un système de réutilisation indirecte de l’eau potable qui fournit maintenant près de 40 % de la demande nationale, a été prise par nécessité. Elle représente toutefois une étude de cas qui démontre que les restrictions favorisent parfois une planification ambitieuse et la mobilisation du public.
Ces exemples montrent qu’il n’existe pas de modèle unique. Le plus important est de faire correspondre la technologie à la situation et d’harmoniser les infrastructures avec les besoins de la communauté et les cadres réglementaires.
La technologie évolue pour surmonter les défis
La réutilisation exige toute une panoplie de technologies, chacune convenant à différentes sources et exigences réglementaires.
Les systèmes actuels combinent souvent :
- Traitement des eaux usées
- Ozonation et biofiltration
- Bioréacteurs à membrane
- Ultrafiltration
- Osmose inverse
- Oxydation avancée
Ces approches à barrières multiples sont conçues pour respecter les normes de santé les plus rigoureuses, particulièrement pour les applications liées à l’eau potable. Les valeurs d’élimination logarithmique servent à quantifier la réduction des agents pathogènes et des contaminants; certains systèmes permettent d’en éliminer plus de 99 %.
Nos options ne cessent d’augmenter. Les technologies émergentes, comme la filtration à l’aide d’algues, les nanobulles, le zéro rejet liquide, l’hydrolyse thermique et l’optimisation du traitement stimulée par l’intelligence artificielle, font l’objet d’essais dans des régions comme le Moyen-Orient. Ces innovations offrent de nouvelles façons de décentraliser le traitement et de récupérer des ressources tout en réduisant la consommation énergétique. Une tendance de plus en plus répandue consiste à améliorer les usines de traitement des eaux usées existantes en y ajoutant des bioréacteurs à membrane avant le traitement avancé au lieu de construire une autre installation.
Les chaînes de traitement avancées à base de carbone suscitent aussi de l’intérêt, particulièrement dans les zones intérieures où l’élimination de la saumure est difficile. En retirant l’osmose inverse du processus, ces systèmes peuvent réduire la salinité de l’eau sans compromettre la sécurité.
Les systèmes deviennent alors plus flexibles et efficaces et s’intègrent mieux aux objectifs environnementaux globaux.
La réutilisation est la voie à suivre
La réutilisation de l’eau protège la sécurité de l’approvisionnement en eau et est essentielle à notre manière de planifier pour l’avenir.
La transition se fait maintenant. Les projets pilotes deviennent des programmes complets et l’hésitation d’autrefois du public s’est transformée en soutien communautaire. Les efforts fragmentés cèdent leur place à des stratégies coordonnées. Le défi est réel, mais la transformation est déjà bien amorcée.
Pour les planificateurs et planificatrices ainsi que les décideurs et décideuses politiques, les prochaines étapes sont claires :
- Traiter la réutilisation comme un actif stratégique, et non une solution d’urgence
- Mobiliser et sensibiliser le public dès que possible
- Faire correspondre la technologie à la situation, et non au prix
- Intégrer une clarté réglementaire et une collaboration intersectorielle
- Partager les données et les leçons retenues à l’international; la collaboration accélère l’adoption
La réutilisation de l’eau est un engagement à l’égard de la résilience et de la réflexion à long terme. Les infrastructures construites aujourd’hui détermineront notre manière d’obtenir nos ressources en eau à l’avenir.